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Francis
Boulard, des champagnes de terroir et de vigneron
Tout l'art de ne pas se coincer la bulle

La Champagne panoramique (photo Christian Callec)
Le personnage Francis Boulard, F6 pour les
intimes du groupe de news fr.rec.boissons.vins, m'intriguait depuis
quelques années déjà. Ses interventions sur
le groupe de news respiraient le bon sens rural, la tradition du
terroir, le travail passionné, mais aussi et surtout une
grande humilité et un grand respect pour son métier,
ses vignes et ses vins. Ses pointes d'humour sporadiques semblaient
trahir une vie rude, partagée entre travail acharné
en vignes et cave, crise du vin français, soucis pour le
futur et autres frustrations et lourdes peines sur ses épaules.
L'humour inattendu, une pointe de sarcasme et beaucoup d'auto ironie
sont souvent des signaux témoignant d'un combat Racinien
entre la passion et la réalité quotidienne, pas toujours
des plus drôles. Ma première rencontre avec Francis
me conforta dans mes premières impressions. Un petit bout
d'homme passionnant pour qui essaye de le connaître. Pas vraiment
un causeur, le Francis, même s'il en a envie. Plutôt
un faiseur, préférant l'entourage de ses vignes ou
de sa cave à celle des grands salons. Francis n'est pas un
frimeur, pas un gentleman farmer, encore moins un noble 'vieille
France' aux odeurs miteuses
Non, rien de tout cela, Francis
est tout simplement un vigneron, un homme humble et passionné.

Francis Boulard dans ses vignes (photo Christian
Callec)
La deuxième rencontre fut plus mémorable
Des agapes rurales de haute qualité et de bon cur,
une orgie de vins et de mets, alliant crevettes blanches de la Gironde,
grenier médocain, moules, (entre)côte de buf
aux sarments (à deux heures du mat' !), fromages et dessert
succulents à des vins hétéroclites, aussi bien
en provenance qu'en qualité et âge, mais tous passionnants.
C'était chez notre ami vigneron du Médoc, Didier
Michaud, autour de Vinexpo. Une soirée, ou plutôt
une nuit vraiment mémorable. Durant ces agapes, un autre
Francis m'apparut. Tout aussi humble et passionné, toujours
à l'écoute de ce que nous pensions tous des vins qu'il
avait apportés, comme les autres invités. Mais aussi
chaud et humain, amical et sensible. Etait-ce l'ambiance chaleureuse
et amicale de chez Didier?
Plus tard, je reçus de sa part, en deux reprises,
une ribambelle d'échantillons à déguster. Sans
engagement de ma part, pour avoir mon avis sur ses vins. J'ai mis
presque un an à tout déguster. La dernière
bouteille le 10 mars 2005, jour où ma femme et moi célébrions
notre 25e anniversaire de mariage. Francis ne serait pas Francis
s'il n'avait pas tenu à m'avertir à l'avance: "Tu
n'aimeras pas peut-être tous les vins, ils sont tous différents
et chacun a ses favoris". Après la dégustation,
j'avais en effet des vins favoris, ainsi que des moments favoris
pour chaque vin. Mais je dois avouer que tous les vins m'ont fait
vibrer, chacun d'une manière et d'une intensité différente.
Ma santé se rebellant de plus en plus contre
l'insensé surmenage des décennies précédentes,
je n'ai pas pu ni me rendre à une soirée Slow-Food
à Reims en début d'année, ni à Vinexpo
ni en Italie, où j'aurais pu rencontrer Francis dans d'autres
circonstances. Je profitais alors de l'anniversaire de mes 50 ans,
début octobre, pour me payer une petite sortie en Alsace
tout d'abord puis - rapide - en Champagne, chez Francis. Le temps
nous était propice, mais chez Francis le scénario
était assez morose
Une version champenoise d'histoire
d'eau, de puits champenois et de douche froide, en pleines vendanges,
rendait l'accueil un peu plus 'tendu' que prévu. Malgré
tout, nous avons passé une excellente soirée autour
d'une copieuse et savoureuse potée champenoise et quelques
bonnes fioles, avec et sans bulles. L'ambiance au moment du départ,
le lendemain matin, était morose. J'avais encore tant de
questions à poser, tant voulu savoir sur telle ou telle cuvée,
entendre Francis nous raconter ses vins. J'aurais voulu l'aider,
d'une manière ou d'une autre, lui dire à quel point
j'étais heureux de son amitié. Mais ce n'était
pas le moment. Les vendanges appelaient le vigneron dans ses vignes
et dans ses caves. Une nouvelle récolte, de nouveaux vins
Tout un programme.
Une impression vineuse
L'univers de la dégustation doit être
dédramatisé. Pour bien déguster, il faut être
concentré, c'est un fait. Mais une dégustation c'est
aussi et surtout un exercice personnel, basé sur un cognitif
personnel et unique, un système de perception sensorielle
unique, et donc une interprétation qui ne peut être
que personnelle et non automatiquement universalisée. Une
dégustation c'est aussi un moment donné, une phase
arbitraire dans l'évolution d'un vin, dans des conditions
de dégustation qui ne sont pas toujours les mêmes.
Voici donc mes humbles impressions de ce que j'ai dégusté
entre fin 2004 et fin 2005.
Brut Nature Tradition: beaucoup de sève,
très belle et élégante acidité, du corps,
du charme sensuel, des arômes d'agrumes, de cerise blanche,
mirabelle, toast, brioche, fruits jaunes mûrs, et une pointe
de minéralité. Longue persistance en bouche, plein
de fraîcheur et joli corps. Très net en bouche avec
une petite pointe d'amertume agréable en finale. Les bulles
ne sont là que pour encadrer le vin. Vin très gastronomique:
apéritif avec gougère ou feuilleté au fromage,
salade fraîche aux écrevisses, avocat et roquette,
avec croutons de brioche et graines de chanvre grillées.
Tradition brut: jaune d'or. Des bulles un
peu moins fines. Plus de dynamique dans le cordon. Nez frais d'agrumes
et secondaire de toast et brioche. Notes confites qui me rappellent
la cire d'abeille sur un meuble en chêne
Belle sève,
du gras, de la fraîcheur, bonne netteté, une pointe
d'amertume (noix vertes?) en finale, finale longue et agréable.
Semble avoir plus de corps que le Brut Nature Tradition, mais moins
d'élégance et de minéralité. Un peu
plus 'commercial' peut-être, pour un public plus large.
Brut réserve: belle couleur jaune
d'or clair. Mousse dynamique, petites bulles très actives.
L'attaque est plus 'classique' pour ce qui est des bulles. Le nez
est frais et gras, avec une pointe végétale me rappelant
l'avocat et l'aloès vera. Le tout est soutenu par des notes
d'oxydation positive (noix). Bonne fraîcheur et sève,
du fruité, du gras et une longue finale. Très agréable
et très bien fait, mais moins surprenant que les autres.
(dégusté fin 2004 - dominante millésime 2001
; en octobre 2005 je dégustai chez Francis une autre version,
à dominante 2002, même caractéristiques, mais
avec plus de 'gras')
Réserve Brut Nature: jaune d'or. Des
bulles un peu capricieuses, d'abord assez rapides et plus grosses,
puis de plus en plus fines, avec un cordon fin qui lâche de
temps en temps une grosse bulle
Le nez est passionnant, du
fruité, du floral et des levures, avec une pointe de végétal.
Pourquoi cela me rappelle-t'il la veille France bourgeoise qui avait
tant de charme? En bouche les bulles se ravivent au contact de la
langue. Le végétal, la levure et la minéralité
dominent en bouche, mais le tout est agréablement bien structuré
et équilibré. La finale est superbe de fraîcheur,
sensualité et minéralité.
Brut 1998: jaune d'or allant vers le vieil-or
Au nez du fruit jaune mûr, de l'ajonc, de l'acacia
Des
notes rappelant les bons blancs de Bourgogne. Mousse fine. Belle
attaque, franche et fraîche, vin vif, petite pointe d'amertume
agréable. Notes de noisette, de beurre, de toast, soutenues
par une très belle acidité. La finale est assez sèche.
Pas un vin pour débutant, un vin pour le vrai amateur. (étiquette
= 1999)
Brut 1999 réserve: jaune citron, mousse
et cordon fins et actifs. Nez tout en fraîcheur, fruits jaunes,
une pointe de floral et de secondaire. Attaque franche et fraîche,
vin complexe, riche, sèveux, charmeur, avec une longue finale,
chaude et sensuelle. J'adore! (dégusté fin 2004, redégusté
en octobre 2005, j'adore toujours autant !)
Blanc de Blancs brut: très belles
bulles, bien fines, dans tout le verre. Au nez notes d'oxydation
positive, noisette, beurre, toast, mie de pain, levure et une pointe
de végétal et de floral. Très belle attaque
franche et fraîche, beaucoup de sève. Assez 'sec' en
bouche pour un brut. Beaucoup d'élégance et de fraîcheur.
Presque trop bon en fait pour un apéro, demande une pintade
ou un chapon en accompagnement
Grand Cru Mailly brut: jaune citron, mousse
fine et active. Nez très expressif, pomme mûre, fruits
jaunes mûrs, acacia, fenouil (?), toast, mie de pain
Attaque très franche et fraîche, mousse légère
en bouche, beaucoup de sève et de fraîcheur, tout simplement
délicieux! Excellent en combinaison avec un bon Brie de Meaux.
(dégusté fin 2004, redégusté en octobre
2005
superbe!)
Rosé brut: rouge foncé pour
un rosé, me rappelant certains légers rouges d'Italie
avec leur magnifique couleur 'cerise'
Petites bulles très
dynamiques, belle mousse en bord de verre. Joli nez, charmeur, de
framboises, fraises, cassis et baies rouges. L'attaque est directe
et puissante, on sent le vin derrière les bulles. Beaucoup
de fruité mûr, bien structuré, relativement
'sec' en bouche pour un rosé brut, belle finale chaude et
sensuelle. Pas un rosé pour le débutant, pas un apéritif
classique, plutôt un très joli vin pour les mois froids,
à table, avec du bon gibier en sauce aux fruits des bois
Rosé brut 1998: fruits rouges (cerises?)
à maturité et en retro-olfactief une pointe de levure.
Belle structure, tendre et sèveux, avec de jolis tannins
en finale. En combinaison avec un bon Brie de Meaux, le vin se fait
plus sec, le fromage lui devient plus fruité et plus goûteux.
Petraea: bulles d'une grande finesse et discrétion.
Superbe force aromatique, très complexe, fruit mûr
sur fond minéral. Gras en bouche, puissant, sèveux,
riche mais tout en restant élégant. Structure très
vineuse, finale sensuelle avec une pointe de vanille et de coco
fraîchement râpé. (dégusté le 10
mars 2005, redégusté début octobre 2005. Cette
cuvée spéciale est constituée d'un assemblage
savant des vendanges 1997 (XCVII), 1998, 1999, 2000 et 2001 (MMI),
chacune pour 1/5. Les vins sont élevés en fût
de chêne (Quercus Petraea) bourguignonnes et bordelaises de
3 vins et 10% de pièces traditionnelles champenoises (205
l.) neuves. Levures naturelles indigènes. Vinification sans
collage ni filtration. Prise de mousse limitée à 5
atmosphères au lieu de 6 pour les cuvées classiques.
Dosage brut: 5 g./l. de MCR. 60% de pinot noir, 20% pinot meunier,
20% de chardonnay. Les 3 premières années les vins
ont été vinifiés et élevés séparément
en barriques par terroir et par cépage, jusqu'à l'assemblage
avant la mise.)
Les Rachais, Blanc de blancs nature 2001:
ce brut non dosé à base de 100% chardonnay des sols
siliceux-calcaires du Massif de Saint Thierry est un vin extraordinaire
à tous les plans. La bouteille déjà, tronconique
et atypique, élégante et dynamique. L'étiquetage,
où la contre-étiquette devient étiquette principale
et vice-versa
La culture, en conversion biodynamie
L'âge
des vignes, 37 ans
La sélection de chardonnay d'origine
bourguignonne
Les levures indigènes naturelles
La vinification en petits fûts de chêne de 6-7 vins,
avec bâtonnage sur lie tous les 10-12 jours
Vendange
et mise en bouteille en jour fruit (calendrier lunaire)
Ni
collage ni filtration
Pas de dosage (sucre résiduel
inférieur à 3 g./l.)
Une rapide dégustation
au caveau en octobre 2005, continuée à table, et reproduite
à la maison avec l'ami Laurent de Toulouse. Une force aromatique
extraordinairement complexe et presque mystique, avec des nuances
me rappelant l'ajonc, l'acacia, la fleur d'aubépine, les
lies, le tabac blond et le tilleul, le tout rafraîchi par
un zeste d'agrumes. En bouche une grande fraîcheur dès
l'attaque, une mousse légère et élégante
qui forme un tapis sur la langue. Un fonds minéral très
présent, une grande finesse et élégance, un
excellent équilibre grâce à un corps riche et
puissant. Une finale légèrement tannique, se terminant
sur une longue, longue sensation minérale et presque 'saline'.
Tout simplement sublime! Attention: seulement 2600 bouteilles disponibles!

La Comète 1986: un look plus classique,
mais déjà précurseur digne d'un calendrier
lunaire
Joli habillage pour cette cuvée de l'année
de la comète, 1986. Disons le franchement, ça fait
quand même un peu plus chique que 'cuvée de l'année
de Tchernobyl'
Une cuvée devenue rarissime
Un
vrai honneur d'avoir pu la déguster en octobre 2005 lors
de mon passage au caveau. Merci Francis! De l'or liquide dans le
verre, superbe. Le nez est un peu récalcitrant au départ,
demande un peu d'aération. Arômes puissants et complexes,
dénotant une bonne évolution (12 ans en caves!). Chacun
y trouvera ses arômes, moi j'y ai trouvé du miel d'acacia,
du tabac blond, du coing, de la truffe blanche et des amandes grillées.
La mousse est fine et discrète. L'attaque en bouche est vive
(FML évitée), le goût est très complexe,
robuste et riche, le tout s'appuyant sur une structure bien assise.
La finale est superbe et longue, très longue. Un vin pour
les initiés, non dosé et très vif. Un vin qui
demande un plat pour initiés, par exemple un damier de noix
de coquilles Saint-Jacques crues et de tranches fines de truffe
Ou bien encore un filet de turbot ou du homard breton avec une sauce
mousseline au même vin et quelques fines tranches de truffe
blanche. Francis, j'ai faim!
Voilà donc le compte-rendu prévu et
promis depuis longtemps déjà. Les circonstances bien
peu heureuses en ont retardé sa parution. Une chose est pour
moi devenue claire. Francis est une personne chaleureuse, amicale,
au cur sur la main. Avec toute sa gamme, Francis a su me démontrer
que 'le' champagne n'existe pas. Il en existe des centaines, des
milliers, tous différents l'un de l'autre, de par leur terroir,
de par la différence d'âge des vignes, la proportion
des cépages, la méthode de culture, du choix du vinificateur
entre l'art d'accoucheur ou celui de petit sorcier, entre l'amour
du vin et celui des trucs à bulles
Je te suis grandement reconnaissant, cher Francis,
de m'avoir initié dans ton monde des champagnes et de m'avoir
ouvert la porte de ton cur. Tu as fait de moi un 'ambassadeur
DES champagnes', n'en déplaise au CIVC, qui semble plutôt
vouloir vendre 'un' champagne comme image de marque. Tes vins sont
vraiment fabuleux, tu peux en être fier, même si ton
humilité te l'interdit
Francis Boulard, un vigneron tel que la nature
nous l'offre, tout comme ses vins.
Rendez vite visite au site
internet de ce sympathique et talentueux vigneron de Champagne
et voyez aussi son blog
Vous ne pouvez pas attendre et voulez déguster
au plus vite ses vins?
Regardez alors la page Découverte sur son site, il vous propose
3 coffrets découverte vous permettant de partir vous
aussi à l'aventure dans ses vignes
N'oubliez pas non plus de goûter son superbe
ratafia!
Chaudement recommandé! Toujours avec modération
bien sûr
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